- Définition générale
D’un point de vue scientifique, le concept du stress reste encore vague et peu consensuel. Une première source d’imprécision semble résider dans le fait que le terme stress « est déjà tout un programme puisqu’il désigne à la fois l’agent responsable, la réaction à cet agent et l’état dans lequel se trouve celui qui réagit » (Dantzer, 2002). Une seconde source d’imprécision réside dans le fait que le concept du stress est au carrefour de multiples disciplines qui ont toutes insisté sur les aspects leur tenant à cœur et sans toujours considérer les autres approches et leurs apports. Ainsi, nous notons à l’heure actuelle un besoin croissant pour développer une approche à la fois interdisciplinaire et intégrative des différents aspects référant au stress.
Dans le cadre de nos travaux, nous nous référons à la définition consensuelle du stress au travail proposée par l’Agence Européenne pour la Santé au travail, reprise par l’INRS (rapport 2005). « Un état de stress survient lorsqu’il y a un déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes que lui impose son environnement et la perception qu’elle a des ressources pour y faire face. Bien que le processus d’évaluation des contraintes et des ressources soit d’ordre psychologique, les effets du stress ne sont pas uniquement de nature psychologique. Il affecte également la santé physique, le bien être et la productivité de la personne qui y est soumis ». Trois éléments majeurs ressortent de cette définition : le mot stress désigne à la fois, les facteurs de stress (ce qui nous stresse), la perception que nous avons de la situation et la réaction de stress de l’individu (notre manière de faire face au stress, ce que nous ressentons et faisons). En conséquence, l’étude du stress ne peut ni se limiter à la description des facteurs de stress, c’est-à-dire réduire le concept de stress à l’environnement, ni se restreindre à l’étude des caractéristiques psychologiques des individus. L’approche doit être nécessairement multidimensionnelle.
- Approche transactionnelle du stress
La présente conception du stress s’inscrit dans l’approche transactionnelle du stress proposé par Lazarus en 1966. Cette approche introduit une lecture dynamique du stress en montrant que le stress ne peut être envisagé par un simple lien de cause à effet du type « stresseur à stress » (Lazarus et Folkman, 1984a). Ici, le stress est conceptualisé en tant que phénomène perceptif dynamique et individuel qui est plus important que l’agent provoquant le stress lui-même. Le stress est ainsi conçu en tant que « transaction particulière entre un individu et une situation dans laquelle celle-ci est évaluée comme débordant ses ressources et pouvant mettre en danger son bien être » (Lazarus et Folkman, 1984b). Le stress est alors un état psychologique issu de la perception d’un déséquilibre entre les attentes perçues et l’autoévaluation de ses propres capacités à rencontrer les exigences de la tâche. C’est lorsque les situations sont perçues comme menaçantes par l’individu pour son intégrité physique ou psychique qu’on peut parler de stress. Et ce n’est pas la gravité objective qui est stressante mais son retentissement émotionnel et sa signification pour l’individu.
Le stress en tant que processus transactionnel dépend alors à la fois des capacités cognitives de la personne et de la qualité de ses réponses pour faire face à la situation. L’individu va rechercher activement des informations en donnant du sens à ce qui l’entoure, en privilégiant certaines informations provenant de l’environnement, tout en oubliant d’autres. Lazarus et Folkman (1984a) mettent en avant à la fois des facteurs environnementaux et individuels dans le stress. Lorsqu’un individu est soumis à une demande environnementale, ce dernier procède, souvent de manière inconsciente, à une évaluation cognitive (cognitive appraisal). Lazarus et Folkman (1984a) distinguent deux sortes d’évaluations cognitives, c’est-à-dire sur l’activité mentale de la personne en situation de stress : une évaluation primaire et une évaluation secondaire (voir Annexe A, p. 25 ; schéma 1).
- Face à une situation qui pose problème à l’individu, celui-ci va procéder d’abord à une évaluation de l’enjeu de la situation : représente-elle une perte, une menace, un défi ? (évaluation primaire)
- La personne évalue ensuite les ressources dont elle dispose pour agir, répondre ou éventuellement intervenir sur la situation qui lui pose problème. (évaluation secondaire)
C’est l’appréciation personnelle de ces deux dimensions qui va générer ou non du stress perçu chez la personne, qui ensuite va mettre en place un comportement. On parle ici de stratégie d’adaptation ou d’ajustement au stress : le coping (de l’anglais « to cope » = faire face). Rappelons que selon l’approche transactionnelle il n’existe pas de stratégie d’ajustement au stress efficace ou inefficace en soi, indépendamment des caractéristiques de la situation à affronter. L’efficacité de la stratégie dépend des critères choisis (équilibre émotionnel, bien être, qualité de vie, santé physique, …). Une stratégie peut par exemple protéger un individu contre une affectivité négative tout en nuisant à sa santé (ex. alcoolisme).
Selon Lazarus et Folkman (1984b, p.141), le coping peut être définit comme l’« ensemble des efforts cognitifs et comportementaux, constamment changeants, (déployés) pour gérer des exigences spécifiques internes et/ou externes qui sont évaluées (par la personne) comme consommant ou excédant ses ressources ». Ce processus implique donc des actions réciproques entre sujet et environnement : l’individu pouvant modifier et être modifié par la situation. Les auteurs distinguent deux grandes fonctions du coping : celle visant à modifier le problème qui est à l’origine du stress, et celle visant à réguler les réponses émotionnelles associées à ce problème.
La stratégie de coping se met en place après les évaluations et ce en référence au schéma et aux processus cognitifs (la perception de l’écart entre contraintes et ressources donne le stress perçu). Le niveau d’analyse ici est l’individu et son appréciation subjective de la situation ou de l’événement auquel il est confronté. Après le choix d’une stratégie, l’individu peut réévaluer la situation une nouvelle fois. L’approche de Lazarus et Folkman inclut donc une dynamique cyclique en intégrant un feed-back permettant au sujet de savoir si sa stratégie est efficace. Ce concept est intéressant dans la mesure où dès le moment où le sujet se croit capable de contrôler ou s’accoutumer à la situation qui demande l’adaptation, cette dernière perd son effet perturbateur sur l’organisme.
Ce modèle a d’importantes implications dans la compréhension du processus interprétatif qui intervient lorsque des individus sont soumis à des stresseurs dans leur environnement et y réagissent de façon prévisible, selon des paramètres mentaux et émotionnels mesurables. Dans le domaine organisationnel on peut s’attendre, par exemple, à ce que les changements apportés dans l’organisation ou à la description des tâches soient des sources de stress, mais ces changements auront plus de chance de s’enraciner si les individus concernés évaluent que ces changements amélioreront leurs conditions et si les risques de ne pas pouvoir composer avec le nouvel environnement de travail sont éliminés. Autrement dit, le changement objectif doit être assorti d’une conviction personnelle en ses avantages (Rascle et Irachabal, 2001).
L’inconvénient de cette approche réside notamment dans le fait qu’elle valorise le rôle des processus transactionnels tout en minimisant les autres déterminants de la santé notamment situationnels et dispositionnels.
L’approche multidimensionnelle de la psychologie, que nous allons détailler maintenant, tente à palier à cet inconvénient.
- Approche multidimensionnelle du stress
Cette approche précise que l’étude du stress « implique à la fois l’étude des facteurs environnementaux et sociodémographiques (événements de vie stressants, réseau social, exposition à des facteurs de risque) et des facteurs individuels (styles de vie, traits de personnalité, antécédents biographiques et biomédicaux) » (Bruchon – Schweitzer et Dantzer, 1994). Le processus transactionnel de Lazarus et Folkman fait partie intégrante du modèle tout en précisant son contexte .
Dans le cadre des approches multidimensionnelles de la santé, nous distinguons les variables modérateurs et médiateurs, affinant ainsi la lecture du « stress » (Rascle et Irachabal, 2001).
Le médiateur « décrit un processus à travers lequel la variable indépendante (VI) est susceptible d’influencer la variable dépendante (VD). Dans ce cas la VI est à l’origine du déclenchement de l’action d’un médiateur ou de son intensité, qui lui-même influence la réponse (VD) » (Rascle et Irachabal, 2001). Ces variables n’interviennent que dans le cadre strict de la transaction individu-environnement. Elles interviennent de manière dynamique provoquant des modifications réciproques et mutuelles : « le processus du stress peut alors se concevoir comme une juxtaposition de variables médiatrices en action sous l’influence des variables indépendantes (dispositionnelles et situationnelles), et produisant des conséquences plus ou moins nocives sur la santé » (Rascle et Irachabal, 2001). La variable médiatrice transforme l’évaluation première de l’événement stressant et l’émotion qui l’accompagne (effet feedback).
Les variables médiatrices principales sont les suivantes : le stress perçu, le contrôle perçu, le coping.
Le modérateur « est une variable de nature qualitative (sexe, race, contexte,…) ou quantitative (niveau de revenu) affectant la direction ou l’intensité de la relation entre VI et VD. C’est le principe de l’interaction statistique où des variables indépendantes peuvent isolément avoir un effet différent de leur effet combiné » (Rascle et Irachabal, 2001). La variable modératrice modifie donc la relation entre un prédicteur et un critère. Les variables modérateurs principales sont l’âge, le sexe, le statut socio-économique, … .
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